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La rédaction de “Science & Vie” est vent debout contre Reworld Media

La réponse est sans appel. A la question posée “faites-vous confiance à Karine Zagaroli, directrice des rédactions, pour préserver la qualité et les moyens de l’information chez Science & Vie?”, les membres de la rédaction du mensuel et de son hors-série réunis en assemblée ce vendredi 27 novembre ont répondu “non” à 81,8%. “Les autres ne se prononçant pas”, a fait savoir la SDJ (Société des journalistes) de Science & Vie dans un communiqué publié lundi 30 novembre. “Cette motion vient exprimer la situation de blocage dans laquelle se trouve aujourd’hui la rédaction face aux décisions aberrantes prises par Reworld”, explique à Challenges la SDJ.

Fin septembre, les journalistes de Science & Vie avaient fait grève pendant trois jours pour défendre leur indépendance menacée depuis le rachat en août 2019 du titre par le groupe Reworld Media. Une grève qu’ils ont décidé de cesser pour entamer des discussions avec Karine Zagaroli, nommée directrice de la rédaction de Science & Vie suite au départ “soudain” de son prédécesseur Hervé Poirier. Des discussions qui sont restées “sans effet”, selon la SDJ. Pire, ce mardi 1er décembre, une conférence de rédaction s’est déroulée en présence de Karine Zagaroli, qui dirige par ailleurs d’autres titres du groupe comme Télé Magazine ou encore Vie pratique féminin. Alors que la rédaction attendait des réponses, “elle

a fait comme si de rien n’était, aucune remarque, ni aucune allusion à quoi que ce soit”, fait savoir un membre de la rédaction. “C’est surréaliste”, ajoute-t-on. Contactée par
Challenges, la direction de Reworld Media n’a pas souhaité répondre à notre sollicitation. 

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Une rédaction en sous-effectif depuis des mois

Plus d’un an après son rachat, c’est la survie même du titre pourtant bénéficiaire qui semble plus que jamais menacée. Selon les chiffres donnés en interne, Science & Vie compte en effet 250.000 abonnés, les ventes en kiosques s’élèvent à 35.000 euros par mois et les ventes à l’international 50.000 euros. La rédaction a pourtant fondu de moitié. Une dizaine de journalistes ont en effet exercé leur clause de cession pour laisser place à une rédaction de douze équivalents temps plein. Contre 28 l’an passé. “Nous sommes en sous-effectif depuis des mois, nous n’arrivons plus à faire notre travail correctement”, s’insurge une journaliste de la rédaction, qui pointe l’emploi de “CDD à répétition” pour combler deux équivalents temps plein restés vacants depuis le rachat du titre.

La semaine dernière alors même qu’un nouveau départ est survenu au sein de la rédaction, le nouveau rédacteur en chef Philippe Bourbeillon passé par VSD et FHM  a pris ses fonctions, “au détriment d’une candidature interne soutenue par toute la rédaction”, et malgré son “profil non scientifique”, déplore la SDJ. Ce dernier a même signifié à son équipe qu’il sera incapable de les “challenger” sur des sujets scientifiques. La rédaction ne cache pas son “sentiment de gâchis” et cette “grande tristesse” unanimement partagée. Certains salariés envisagent à leur tour de quitter le navire. “Des décisions vont être prises dans les semaines, voire les mois qui viennent, nous sommes en train de nous organiser”, explique un journaliste.

Un site animé par des chargés de contenus

En coulisses, le départ d’Hervé Poirier a entraîné une réorganisation de l’équipe en charge d’animer le contenu du site Internet de Science & Vie. Jusqu’à la fin de l’été, deux journalistes scientifiques étaient en charge de l’animation du web. Mais aujourd’hui, cette partie a été reprise en main par une équipe digitale composée de trois chargés de contenus et de deux apprentis issus du bachelor lancé en juin dernier par le groupe en partenariat avec Human Experience, Reworld Media Campus. “Ils nous ont dépossédés d’Internet en estimant qu’un site pouvait se passer de journalistes”, regrette une journaliste de la rédaction. Pourtant interrogé par Challenges à propos de ces chargés de contenus en octobre 2018, Pascal Chevalier, président du groupe Reworld Media avait certifié: “Non, il ne s’agit absolument pas de journalistes. C’est un autre métier. Ce sont des salariés qui rédigent ce qu’on appelle des fiches froides pour internet. Il s’agit de contenu pratique (guide argent, déco, …) qui nous permettent d’améliorer notre référencement sur internet.”

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Or, il s’avère que cette stratégie est “une calamité” et vient décrédibiliser l’image même du titre. A la journaliste de citer pour exemple le traitement web de la rumeur selon laquelle la vitamine D protègerait du Covid-19. “Sur le site, ils ont publié un post en disant que cette information est vraie. Or, dans le magazine papier, après enquête, nous avons démontré qu’il s’agissait d’une fake news.” Alertée par une accumulation d’erreurs, la direction a demandé à la rédaction de les faire remonter afin de procéder à leur correction. “Ils nous ont exclus du site Internet, et maintenant, ils aimeraient que nous passions une partie du temps dont nous ne disposons pas à faire remonter les coquilles et les corriger”, s’indigne un autre membre de la rédaction.

200 millions d’euros de chiffre d’affaires

Pour la rédaction de Science & Vie, il n’y a plus d’issue possible. “Nous avons un problème de communication, nous ne parlons pas la même langue, souligne un journaliste. Nous parlons d’un magazine quand ils nous parlent d’une marque. Nous leur parlons de journalistes spécialisés quand ils nous parlent de chargés de contenus. Nous leur parlons de qualité éditoriale quand ils nous parlent de chiffres.” Interrogé par Le Figaro en septembre dernier, Pascal Chevalier s’est d’ailleurs félicité de “sortir renforcé de cette crise”, enregistrant sur les six premiers mois de 2020 un chiffre d’affaires d’un peu plus de 200 millions d’euros, en recul de 13%, pour un excédent brut d’exploitation de 15,1 millions et un bénéfice de 600.000 euros en progression.

S’estimant dans l’impasse, la SDJ en appelle aux “ministères de la Culture et de la Recherche à ne pas laisser disparaître un pilier de la culture scientifique francophone à l’heure où pullulent fake news et désinformation”. “Nous espérons que le ministère puisse s’emparer de ce sujet et interpelle Reworld Media qui touche des subventions en tant que support de presse, alors même qu’ils sont en train de faire ce travail sans journalistes.”

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